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	© Simon Guillemin / Hans Lucas / AFP

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http://www.lavie.fr//debats/histoire/sous-le-regard-de-notre-dame-un-parvis-le-monde-21-06-2017-83059_685.php

Après l'attaque d'un policier début juin, La Vie a passé plusieurs jours sur le parvis de Notre-Dame. Zone de transit, point de rencontre, lieu de visite touristique, temporel et spirituel, la place est un passage du monde profane au monde sacré.

 

Mardi 6 juin, sur le parvis de Notre-Dame. C'est le milieu de l'après-midi. Une pluie drue tombe en chapelet, chassant les touristes vers les cafés du Quartier latin, tout proche. Certains résistent encore aux intempéries printanières, vêtus de grandes capes en plastique. Ils font la queue pour entrer dans la cathédrale, se promènent, admirent le portail central, les statues dans les ébrasements, la galerie des rois de Judée et d'Israël restaurée par Eugène Viollet-le-Duc au milieu du XIXe siècle, les gargouilles et les chimères, et surtout cette statue de la Vierge Marie qui se détache sur la rose et surplombe, en protectrice, le parvis. 

Cible d'attentats

Mais dans un grand « boum », soudain, tout s'arrête. « Ce n'était pas un bruit habituel, témoigne André Finot, directeur de la communication de Notre-Dame, dont la fenêtre du bureau, sis dans l'ancien presbytère, donne sur la place. On est habitué aux déminages de sacs oubliés ou de scooters. Mais là, ce n'était pas pareil. » Il tourne mécaniquement la tête. Un deuxième « boum ». Il voit un corps par terre et trois policiers en triangle tout autour. Des touristes fuient en courant, d'autres s'allongent contre les grilles d'enceinte de la cathédrale. En une demi-minute, des renforts policiers encerclent le parvis, bouclent les quais, les ponts, les rues adjacentes. Ils évacuent la place. À l'intérieur de la cathédrale, un millier de personnes sont retenues, assises, puis debout, les bras en l'air, silencieuses. Éric de Moulins-Beaufort et Denis Jachiet, évêques auxiliaires, restituent les instructions des policiers lourdement armés à la foule, avant de réciter un Notre Père en anglais et en français.

Les fidèles ne le sauront que plus tard : le terrorisme islamique a de nouveau frappé au cœur de la capitale, sur une place centrale et vulnérable comme tous les lieux de rassemblement, et malgré les dizaines de policiers et de gendarmes qui patrouillent, « presque trop pour un si petit espace », nous confie même l'un d'entre eux sous couvert d'anonymat. Une attaque a encore eu lieu, au nom de Dieu, malgré les policiers en civil, les brigades équestres, les camionnettes de CRS et la préfecture de police, massive, de l'autre côté de la rue Saint-Jacques. Un homme, qui se présentait comme un « soldat du Califat » et chez qui une vidéo d'allégeance à l'État islamique a été retrouvée, a agressé un policier de 22 ans à coups de marteau. Il transportait également deux couteaux de cuisine. C'est la deuxième fois en quelques mois que Notre-Dame est visée. En septembre dernier, un commando de jeunes femmes avait abandonné une voiture pleine de bonbonnes de gaz dans une rue adjacente, de l'autre côté de la Seine.

On peut regarder la façade sans être concerné, ou répondre à l'appel, et entrer dans la cathédrale.

Avec ses 14 millions de visiteurs annuels, la cathédrale de Paris est une cible. Pas moins de 20 millions de personnes transitent par son parvis. Si les Parisiens se donnent volontiers rendez-vous à la fontaine Saint-Michel un peu plus loin, les touristes, eux, ne ratent pas Notre-Dame, visite obligée comme la tour Eiffel, ou pèlerinage de cœur. Ce 14 juin, Carrie et David, couple américain venu du Texas, y font leur toute première visite, dès leur descente d'avion. « Nous sommes chrétiens, nous avons deux enfants qui ont étudié le Moyen Âge, nous avons vu le film de Jean Delannoy, nous voulions la découvrir en vrai », confient-ils avant de sauter dans un pousse-pousse qui les emmène jusqu'au Louvre. 

« Ce parvis est un point de rencontre de l'Église et du monde », résume Denis Jachiet. « Ce n'est pas un lieu neutre, abonde Grégory Solari, enseignant en philosophie à l'université catholique de Paris et directeur de la maison d'édition Ad Solem. C'est un lieu de vérité. On s'y retrouve les uns à côté des autres, juxtaposés comme dans la vie, mais sous le regard d'une médiation. On peut regarder la façade sans être concerné, ou répondre à l'appel, et entrer. » C'est l'humanité tout entière qui se retrouve ici et qui piaille.

Le bruit et la fureur

Sauf à venir à l'heure où le soleil berce le chevet de Notre-Dame dans une lumière tendre, il y a toujours du monde sur le parvis. On s'en approche par les quais de Seine. Un brouhaha intense s'en élève. Ici, 90 % des gens ne parlent pas notre langue. Des Vietnamiens, comme la jeune Émilie, étudiante en français à Saigon, prennent des selfies sur fond de cathédrale. Deux religieuses venues des Philippines discutent à voix basse, assises sur un banc en pierre. Des Japonaises ont déployé leurs ombrelles. Des Américains peu attentifs entourent un guide qui leur parle dans leur langue. Une file d'attente fend le parvis en deux et serpente jusqu'à la rue Saint-Jacques sous un soleil de plomb. Les touristes attendent patiemment d'entrer dans la bâtisse par le portail Sainte-Anne (le plus au sud), dont le tympan fut récupéré de la cathédrale Saint-Étienne, quand cette dernière fut détruite en vue de la construction de Notre-Dame, dont la première pierre fut posée en 1163. Une mendiante rom se lamente au sol, les jambes repliées sous le corps, ses yeux implorant les visiteurs de lui donner une piécette.

Le bourdonnement des langues, des cris, des lamentations se couvre des sirènes des voitures de policiers.

Voici donc une étrange Babel, à l'horizontal. « Ici, il n'y a pas de tour qui défie la majesté divine, remarque Grégory Solari. Babel fut construite par des gens venus de l'Orient. Le parvis se trouve à l'Occident. » Le bourdonnement des langues, des cris, des lamentations se couvre des sirènes des voitures de policiers qui entrent et sortent de la préfecture, tournent autour du parvis, avant de se faufiler dans les ruelles de l'île de la Cité. Des camions de pompiers, toutes sirènes hurlantes, conduisent des blessés parisiens vers l'Hôtel-Dieu ou à Cochin, de l'autre côté de la montagne Sainte-Geneviève. Le trafic automobile du quai de Montebello, le long duquel des bouquinistes font leur commerce, est incessant, tout comme celui des Bateaux-Mouches, en cette saison estivale, dont le ronron et les voix des guides – « À votre gauche, une splendeur de l'architecture gothique » – ne cessent qu'au couchant.

Le son tamisé des cloches, chaque heure, rappelle le passage du temps et les offices. Le 24 juin, c'est un timbre particulier qui se déploiera depuis les abat-sons, ces pales en bois obliques qu'on distingue dans les tours et qui renvoient vers le parvis le son des cloches de Notre-Dame. Quinze nouveaux prêtres seront ordonnés cette année. Pendant l'imposition des mains, le bourdon résonnera pendant une demi-heure, à la plus grande joie des milliers de chrétiens massés sur la place en attendant de fêter la sortie des tout juste ordonnés. « Pendant les ordinations, la cathédrale s'agrandit sur le parvis, et jusqu'au bout du parvis, qui devient une grande nef, s'émerveille Patrick Chauvet, recteur de Notre-Dame. Même s'il appartient à la ville de Paris, ce parvis fait partie intégrante de la cathédrale. »

Pendant les ordinations, la cathédrale s'agrandit jusqu'au bout du parvis, qui devient une grande nef.

Le « bourdon » – grosse cloche au son grave – est inscrit dans la mémoire collective des Parisiens. Il annonça la Libération de la capitale en 1944. Il signale aussi tout événement important, comme l'élection d'un nouveau pape. Le jour de la mort de Jean Paul II, en 2005, le glas s'est mis à sonner. En l'espace d'une heure, la cathédrale et le parvis se sont remplis de fidèles. « Les gens arrivaient par toutes les entrées de la place, par les ponts et les ruelles, par les jardins, par les quais, c'était très émouvant », se souvient Jean-Pierre Cartier, cérémoniaire et bénévole de l'Église depuis les années 1970. Le pape polonais donna même une messe sur le parvis, le 30 mai 1980. Un souvenir vivace dans la mémoire de Denis Jachiet, qui était alors élève en classe préparatoire : « Nous l'avons attendu longtemps. Quand il est apparu, le chant des acclamations carolingiennes s'éleva de la foule rassemblée sur le parvis. Le peuple de Paris accueillait le pape ! »

Au couchant, les clameurs se calment. Les portes de la cathédrale ferment. Le soleil décline dans une lumière rose orangé. Alors l'ombre des gens qui cheminent devient plus proche de Notre-Dame que leur corps réel, comme si leur âme était irrémédiablement appelée à franchir le seuil de la maison de Dieu.

La cour des miracles

Chaque jour, Margarita et Vassili se posent sur le parvis pendant environ trois heures. Ils sont roumains, traînent deux petites valises à roulettes. Ils sont vêtus à la mode de l'Ancien Régime, ou du moins de ce que les étrangers imaginent peut-être des rois de France. Elle est en robe de princesse bleu pastel, toutes dentelles dehors. Lui, en costume d'époque bleu monarque. Ils sont grossièrement poudrés, portent perruques permanentées et gants blancs, souliers à bouts pointus. Certains touristes réclament une photo avec eux et leur glissent un euro. Maigre business. Un bénévole de la Croix-Rouge arpente la place d'un bout à l'autre et tend sa timbale en fer. Près du bras de Seine, une équipe de cinéma tourne une scène des Tuche 3. Des mariés asiatiques déambulent sous le regard d'un photographe. Certaines jeunes femmes aux yeux bridés, vêtues de robe meringue, ne font que poser pour des magazines de mode dont les Chinois sont friands.

Mohammed, lui, attend patiemment, assis sur son pousse-pousse, près du portail du Couronnement de la Vierge. Il fait ce travail depuis deux ans. Il interpelle les touristes en anglais, en espagnol ou en italien, propose des promenades. « Il y a un problème avec les Roms », se plaint-il d'emblée. Depuis quelques années, les mendiants roms ont chassé les autres, SDF et vagabonds de toutes nationalités, à coups de menaces et de bagarres. « Une mafia ! Et les autorités laissent faire ! », avance-t-il. Quant aux pickpockets qui farfouillent dans les sacs des touristes, ils n'ont pas disparu avec le plan Vigipirate renforcé. « C'est un haut lieu de faits-divers », remarque Élisabeth, guide bénévole pour l'association Casa (www.guidecasa.com), mandatée par les autorités de la cathédrale pour en faire découvrir le message chrétien.

C'est un haut lieu de faits-divers.

Le parvis appartient à la ville de Paris, mais est géré par la préfecture, notamment pour les autorisations de tournage, de spectacles ou de grandes manifestations. « Nos relations sont bonnes », assure Patrick Chauvet, qui fait partie de la commission de réaménagement du parvis dans le cadre d'un nouvel aménagement urbain plus global de l'île de la Cité. S'il a été question, il y a quelques mois, d'en faire une place tout en verre pour éclairer les sous-sols archéologiques, le projet a vite été abandonné après le refus net du recteur. Mais il le reconnaît, quelques installations seraient bien nécessaires : il manque des vasques de fleurs, des points d'ombre, des bancs. Les toilettes publiques sont en nombre très insuffisant. Il faudrait aussi une conciergerie. 

En revanche, le « boss » de Notre-Dame n'est pas gêné par la présence des mendiants et des saltimbanques, cracheurs de feu ou autres comédiens et chanteurs a capella. Il se bat juste contre le tapage nocturne – joueurs de djembé et autres artistes de rue à porte-voix – afin que les concerts de classique du mardi et les auditions d'orgue du samedi, dans la nef, ne soient pas trop perturbés. « Le folklore fait partie de la vie et de l'histoire du parvis », rappelle Quentin, guide bénévole pour l'association Casa. C'est d'ailleurs ici qu'au Moyen Âge se jouaient les « mystères », représentations théâtrales de la foi chrétienne, avant même les débuts du théâtre moderne et de la commedia dell'arte.

Le folklore fait partie de la vie et de l'histoire du parvis.

Sur cette place remuante, la bohémienne Esmeralda dansait et séduisait les hommes dans le roman de Victor Hugo publié en 1831 (il se déroule à la fin du XVe siècle). Dès la fin du XIIe siècle, le parvis était très animé. Les clercs y circulaient en nombre, on rendait visite aux malades de l'Hôtel-Dieu – qui longeait la Seine à l'époque –, on faisait ses courses dans les boutiques, surtout des boulangers, des parcheminiers et des apothicaires. C'était aussi un lieu de foires : celle aux oignons, le 8 septembre, fête de la Nativité de la Vierge, celle au bacon (au porc), lors du jeudi saint, où se retrouvaient les charcutiers. Enfin, au 1er janvier, on donnait la fête des Fous, qu'on retrouve dans le roman de Victor Hugo et dans le dessin animé de Disney. Mais comme elle donnait lieu à de nombreux abus, les évêques tentèrent de l'encadrer, avant de la supprimer en 1444. Hic et nunc, on trouve toujours des dingues et des paumés. Mais plus aucun jour ne les célèbre.

Sous l'Ancien Régime, les condamnés à mort venaient pieds nus, en chemise, faire « amende honorable ». Ainsi avouaient-ils publiquement leur faute face au grand portail de Notre-Dame avant de subir leur supplice sur la place de Grève, actuelle place de l'Hôtel-de-Ville. Sur le parvis, on peut encore distinguer l'emplacement de l'échelle de justice de l'évêque, puis du pilori, supprimés à la fin du XVIIIe siècle. En 1792, il est devenu le point kilomètre zéro des routes de France, indiqué aujourd'hui par une plaque au sol. « C'est bien le centre épidermique national, explique Quentin, notre jeune guide bénévole. Notre-Dame n'est pas uniquement la cathédrale de Paris, mais aussi celle de toute la nation. » À travers les siècles, le parvis est devenu le cœur battant de la France et de son Histoire. « Son cœur spirituel aussi », renchérit Élisabeth, de l'association Casa.

Un palimpseste urbain

Le parvis n'a pas toujours existé tel qu'on le connaît aujourd'hui. Quand on l'admire depuis la galerie des Chimères, en cette matinée lumineuse de juin, on peut distinguer les différentes strates de son évolution au fil des siècles. Au milieu du XIIe siècle, au moment de la construction, l'évêque Maurice de Sully demanda au maître d'œuvre de dégager un espace de quarante mètres à l'ouest de la façade en vue des processions. À l'extrémité, une fontaine fut installée et était destinée à la purification avant l'entrée dans le lieu saint autant qu'à l'approvisionnement en eau des Parisiens. C'était alors la plus grande place de Paris. 

Dans l'axe du trumeau du portail du Jugement dernier, Maurice de Sully fit aussi ouvrir la rue Neuve-Notre-Dame. Avec ses six mètres, elle était la plus large de Paris, qui n'était encore qu'un entrelacs de ruelles. Cette grande rue permettait, d'une part, l'acheminement des matériaux pour le chantier, qui dura environ 170 ans. D'autre part, elle était prévue pour que les fidèles lèvent leur regard sur la Vierge à l'Enfant, auréolée par la rose de la façade, puis le baisse vers le Christ du tympan.

Le parvis évolua peu à l'époque moderne. Au XVIIIe siècle, de nombreux projets d'urbanisme visèrent à désencombrer l'île de la Cité. L'architecte Germain Boffrand agrandit le parvis en faisant détruire quelques-unes des églises qui le bordaient et élargit la rue Neuve-Notre-Dame. Mais c'est surtout sous Napoléon III, avec les grands travaux d'Haussmann, qu'il prit l'allure qu'on lui connaît aujourd'hui. Avec ses 200 mètres de long, il était destiné aux exercices militaires, comme une annexe de la caserne devenue la préfecture de police. Des fouilles archéologiques dans les années 1960 ont mis au jour des vestiges de la cathédrale Saint-Étienne, des fortifications et des maisons de la période romaine, des Ier et IIe siècles. On peut les voir dans la crypte, gérée par le musée Carnavalet, partie souterraine du parvis que borde aussi un parking Vinci... Fascinant millefeuille urbain et historique.

Toute trace de la monarchie fut effacée, et les niches des sculptures restèrent vides pendant des années. 

Quant à l'imposante façade, elle reste proche de ce qu'elle était à l'origine. Lors de la Révolution française, les statues des rois furent descendues et détruites sur le parvis même. L'immense tas de pierre resta plusieurs mois sur la place et servit de... toilettes publiques et de débarras. Toute trace de la monarchie fut effacée, et les niches des sculptures restèrent vides pendant des années. C'est Viollet-Leduc qui reconstitua des statues néogothiques en y ajoutant des chimères, mais aussi des représentations d'Adam et Ève qui entourent, de part et d'autre, la venue de Jésus présenté par la Vierge couronnée. « Il a travaillé avec des gravures, des éléments iconographiques, des chroniques médiévales pour être fidèle à l'époque de la construction », raconte Quentin.

Ainsi sur le parvis découvre-t-on une continuité architecturale et spirituelle, mais aussi sociale et politique, à travers les siècles. Au Moyen Âge, l'Église assumait un rôle majeur au sein de la cité : les écoles, l'assistance publique, tout était rassemblé autour de ce parvis. Avec l'Hôtel-Dieu, la préfecture, le palais de justice à quelques pas, c'est aujourd'hui la poursuite symbolique de ce rôle. La cathédrale nous convoque toujours comme elle appelait les fidèles autrefois, à la différence près qu'elle était alors visible à des kilomètres à la ronde, dépassant les maisons basses, déployant sa rectitude jusque dans les campagnes environnant une ville dont on estime qu'elle rassemblait environ 200 000 habitants à la fin du XIIIe siècle.

Un lieu d'inspiration et d'aspiration

Dans Amélie Poulain, le film au succès mondial de Jean-Pierre Jeunet, la maman de la jeune fille est tuée par la chute d'une désespérée canadienne qui se jette d'une des tours. Ce n'est pas qu'une vue fantasmatique du cinéaste et du scénariste. Quelques faits-divers tragiques ont bien sûr eu lieu sur le parvis. Pour éviter les suicides, la galerie des Chimères a été entièrement grillagée il y a quelques années. Seuls quelques appareils photos ou téléphones portables s'écrasent encore parfois sur le dallage, selon plusieurs guides à qui nous avons parlé. La cathédrale a inspiré le roman de Victor Hugo, qui a lui-même donné lieu à de multiples adaptations cinématographiques, théâtrales et au fameux dessin animé de Disney, le Bossu de Notre-Dame, en 1996. Au moment des grandes grèves de 1995, le dessinateur Plantu représenta même Jacques Chirac devant la façade en le rebaptisant « le bossu de Notre-Panne »

J'atteste que des événements spirituels se produisent dans le cœur de certains visiteurs.

Dans un tout autre registre, Charles Péguy et Paul Claudel y ont trouvé l'inspiration, voire un peu plus. Dans son poème la Vierge à midi, Claudel décrit le mouvement d'appel que l'on peut ressentir sur le parvis : « Il est midi. Je vois l'église ouverte. Il faut entrer. Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier. Je n'ai rien à offrir et rien à demander. Je viens seulement, Mère, pour vous regarder. » Le poète se convertit à l'âge de 18 ans, alors qu'il se tenait à côté de la Vierge au pilier, au moment des vêpres de Noël de 1886. Si beaucoup de touristes ne font que prendre la pose pour une photo, on y dénombre aussi des conversions. « J'atteste que des événements spirituels se produisent dans le cœur de certains visiteurs, confie Denis Jachiet. Certaines personnes qui entrent sont saisies et vont rencontrer un prêtre, car elles comprennent que c'est le moment de poser un regard neuf sur leur vie. » Pour l'évêque auxiliaire, ce parvis n'est autre que le « vestibule d'entrée dans l'espace sacré ».

Du profane au sacré, du visible à l'invisible

« C'est sur le parvis que Dieu approche l'homme, qu'il touche le cœur de l'humanité et l'invite à se tourner vers la cathédrale », souligne le cérémoniaire Jean-Pierre Cartier. La cathédrale n'est pas qu'un édifice fascinant. Elle annonce la Vierge Marie et l'Évangile. Cette esplanade est donc un élément clé de la vie religieuse de la cathédrale. Depuis qu'il a été nommé recteur, il y a quelques mois, Patrick Chauvet souhaite l'habiter davantage. « On y trouve les chrétiens du seuil, nous confie-t-il, lucide. Des chrétiens qui passent sans oser entrer. Certains ont une mauvaise image d'un Dieu juge et moralisateur. »

Comment faire vivre ce lieu rebaptisé place Jean-Paul-II en 2006 par la volonté du maire socialiste de l'époque Bertrand Delanoë ? « Nous voulons évangéliser par le beau et par la liturgie », avance le recteur. Plusieurs processions y sont organisées pour toucher le cœur des visiteurs. Aux Rameaux, les évêques bénissent tous ceux qui portent des palmes ou du buis. Le jour du vendredi saint, à midi, ils parcourent aussi les 12 stations du chemin de croix sur le parvis et célèbrent la treizième et la quatorzième au sein de l'édifice. Une belle manière d'attirer à l'intérieur ceux – chrétiens ou non – qui seraient peut-être demeurés à l'orée de la cathédrale.

Nous voulons évangéliser par le beau et par la liturgie.

Les guides de Casa ont aussi pour mission de dévoiler aux touristes son sens spirituel, au-delà des réalités visibles. « Le bâtiment est plus grand que ce qu'ils voient », fait valoir Jean-Pierre Cartier. Les spectacles « sons et lumières » vont dans le même sens. Début novembre prochain, une mise en scène monumentale aura lieu, de nuit, sur l'esplanade. Dame de cœur racontera l'histoire d'un soldat américain en 1917, blessé gravement et qui, avant de mourir, demande à une religieuse de l'emmener à Notre-Dame. Déchirant scénario agrémenté d'éclairages inédits de la façade. « Ce sera aussi un spectacle d'évangélisation », souhaite Patrick Chauvet.

Le renouvellement de la liturgie du parvis a été initié par Jean-Marie Lustiger. Au cours de son ministère épiscopal (1981-2005), le cardinal a voulu en faire un « parvis-monde ». Cette volonté a trouvé son acmé le jour même de ses obsèques, qui réunirent environ 5 000 personnes. Par testament, il avait demandé que la première partie de ses funérailles ait lieu sur la place même. Ainsi, le 10 août 2007, son cercueil y fut exposé. De la terre d'Israël y fut déposée et un kaddish (prière juive des endeuillés) fut récité par ses cousins juifs avant l'entrée dans l'édifice religieux. À sa demande, une plaque fut posée dans la cathédrale : « Je suis né juif. J'ai reçu le nom de mon grand-père paternel, Aron. Devenu chrétien par la foi et le baptême, je suis demeuré juif comme le demeuraient les Apôtres. J'ai pour saints patrons Aron le Grand Prêtre, saint Jean l'Apôtre, sainte Marie pleine de grâce. Nommé 139e archevêque de Paris par sa sainteté le pape Jean Paul II, j'ai été intronisé dans cette cathédrale le 27 février 1981, puis j'y ai exercé tout mon ministère. Passants, priez pour moi. »

L'étymologie de « parvis » est paradisus et paradeisos. Rien d'autre que le paradis, en latin et en grec. Un éden vibrant de vie.

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