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Éric Salobir, o.p. publié le 03/11/2016

Les applications numériques pour les catholiques, créées par des fidèles rassemblés en start-up, se succèdent depuis quelques années. Éric Salobir, prêtre dominicain et président du réseau Optic (Ordre des prêcheurs pour les technologies, l'information et la communication), analyse pour La Vie ce phénomène qui représente, à ses yeux, un changement ecclésial profond.

Ils sont souvent jeunes, dynamiques et ils ébouriffent l’Église. « Ils », ce sont ces entrepreneurs qui proposent des services numériques en lien avec des activités pastorales ou ecclésiales. Un réseau social de prière, un « Airbnb » chrétien, une application mobile pour coordonner l’aide aux sans-abris, verser son obole à la quête ou trouver un confesseur près de chez vous, en trois clics, depuis votre smartphone. Autant d’initiatives qui voient le jour depuis deux ans, portées par des équipes de laïcs agissant comme les « start-upers » de la Silicon Valley. Elles ont en commun leur créativité. Elles répondent à des attentes parfois inexprimées ou font naître de nouveaux besoins et nous facilitent la vie. 

Ils donnent aussi de l’Église une image très contemporaine et parlent le langage des réseaux. Ces porteurs de projets d’un genre nouveau montrent ainsi que l’inculturation n’est pas réservée à de lointains territoires de mission, mais qu’elle est aussi de rigueur dans notre société en mutation. Rendant le Verbe de Dieu intelligible dans un monde d’illettrisme religieux, ils se font « geeks avec les geeks ».

Des start-ups comme autant de cellules d’évangélisation indépendantes, posant de nouveaux défis aux ecclésiologues.

À l’image des entrepreneurs en religions, nombreux dans les milieux évangéliques anglo-saxons, cette nouvelle génération de catholiques est décomplexée face à l’argent. Elle est le signe d’une porosité entre l’Église-peuple de Dieu, l’économie capitaliste et la culture numérique. Cela se traduit par une exigence de qualité, qui était jusque-là l’apanage de grands groupes de médias. Les projets, souvent sans but lucratif, montrent que « non profit » (« à but non lucratif ») ne signifie pas « non professional » (« non professionnel »). Finis les bricolages : il faut investir pour obtenir un produit esthétique et efficace. L’Église passe ainsi en mode start-up. 

Autre caractéristique commune de ces projets : ils sont le fait de laïcs, mus par leur foi et leur désir de changer les choses, mais sans mandat explicite de l’institution ecclésiale. En somme, ce sont les fruits tardifs de Vatican II, vivant pleinement le sacerdoce commun des fidèles. C’est peut-être là, d’ailleurs, que réside leur plus grande originalité : ces start-ups sont autant de cellules d’évangélisation indépendantes, ce qui pose de nouveaux défis aux ecclésiologues.

Ces start-ups cathos pourraient offrir des services pastoraux que jusqu’alors seule l’Église-institution aurait pu proposer.

En effet, si le risque d’une Église exclusivement numérique semble largement fantasmé, au regard de l’ancrage de ces projets dans la vie réelle, ces jeunes entreprises peuvent avoir une vision un peu utilitariste de l’institution, du clergé, voire des sacrements : chacun les insère dans son projet en fonction des besoins.

Outre la dimension financière, qui peut induire une tension entre les objectifs économiques et pastoraux, nous risquons par ailleurs d’assister à une forme de privatisation de la pastorale à l’image de la privatisation d’activités antérieurement dévolues aux États ou aux institutions internationales. Facebook propose à ses utilisateurs de signaler à leurs proches qu’ils sont en sécurité après un attentat ou une catastrophe, assumant presque de fait une délégation de service public. De même, ces start-ups cathos pourraient offrir des services pastoraux que jusqu’alors seule l’Église-institution aurait pu proposer. Les jeunes entrepreneurs catholiques pourraient ainsi, inconsciemment, connaître la même inspiration libertarienne que leurs équivalents séculiers dans la Silicon Valley. 
 
Or, l’action pastorale n’est pas une activité seulement humaine et ne répond pas aux lois du marché. Son succès ne se mesure pas uniquement en nombre d’utilisateurs ou en volume d’affaires. Dans une culture numérique qui reconnait surtout l’autorité des pairs et des leaders d’opinion sur les réseaux sociaux, le lien n’est pas évident à tisser entre les porteurs de projets et l’autorité ecclésiale dont ils devraient ou pourraient dépendre. D’autant plus que ces projets se développent à un rythme effréné, bien différent de la temporalité habituelle d’une Église connue pour sa prudence. Qui, dès lors, assure la catholicité de ces initiatives ? Comment s’assurer qu’elles sont conformes au Magistère et qu’elles reflètent bien les priorités définies par le Pape et les évêques, voire qu’elles répondent à des attentes légitimes ? Comment cultiver ces jeunes pousses sans les étouffer ?

Il est logique que ces initiatives d’un style nouveau bouleversent nos modèles ecclésiaux.

Autant de questions qui restent encore sans réponse, mais qui ne doivent pourtant pas nous effrayer. Ces services pastoraux numériques sont, en effet, fondés sur des technologies de rupture, que les spécialistes qualifient par l’anglicisme « disruptives ». Or, dans la langue de Shakespeare, « disptuption » signifie « perturbation ». Il est donc logique que ces initiatives d’un style nouveau bouleversent nos modèles ecclésiaux.

C’est pour mieux comprendre ce phénomène que le réseau international de recherche OPTIC, fondé par les Dominicains, organise à Paris, les 5 et 6 novembre, un hackathon : un concours de projets numériques portant sur la solidarité, la spiritualité ou la promotion du patrimoine culturel. Une façon d’entrer en dialogue avec les acteurs du secteur, de créer cette proximité qui permet de conseiller sans forcer, d’accompagner sans tout contrôler. L’équipe gagnante verra son projet incubé, c’est-à-dire porté à terme et soutenu financièrement. Cette évangélisation numérique de pair à pair, à hauteur d’homme, est porteuse de beaucoup d’espoirs. À nous d’en relever les défis.
 

Un « hackathon solidaire » :
Après les rencontres organisées par l'association « Hack my church » à Lyon depuis mai 2015, le réseau international de recherche « Optic » des Dominicains organise son premier hackathon parisien les 5 et 6 novembre – les deux précédents ont eu lieu en 2014 et 2015 à San Francisco. Pendant 24 heures, au Couvent de l’Annonciation des Dominicains (222, rue du Faubourg Saint-Honoré, Paris), plus de 50 jeunes développeurs, designers et porteurs de projet se rassembleront avec l’objectif commun de tester une idée et de produire un prototype d’application autour de trois thèmes : la solidarité, la spiritualité ou la promotion du patrimoine culture (inscription en ligne).

 

http://www.lavie.fr/actualite/billets/l-eglise-et-internet-une-possible-privatisation-de-la-pastorale-03-11-2016-77489_288.php

Tag(s) : #La Vie